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FouDeBassan
Trois-mats

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Joined: 15 Sep 2006
Posts: 136

PostPosted: 21/05/2008 00:40:58    Post subject: Scarron Reply with quote

Bonjour à vous
trouvant à lire ce sacré Scarron
un grand plaisir à vous faire don !

Virgile travesti
Paul Scarron
1652

_________________


Last edited by FouDeBassan on 21/05/2008 01:27:48; edited 2 times in total
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FouDeBassan
Trois-mats

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PostPosted: 21/05/2008 00:43:23    Post subject: Virgile Travesti ! Reply with quote

Livre premier :

A la reine

MADAME,

Je promets à Votre MAJESTE, dès le commencement de mon épître, qu'elle en verra bientôt la fin, et c'est peut-être ce qu'elle en trouvera de meilleur. DIEU me fasse la grâce de lui tenir parole, et que l'honneur que j'aurai d'entretenir la plus grande Reine du monde ne me transporte pas assez pour me faire oublier qu'elle a bien d'autres choses à faire qu'à lire une Dédicatoire. Lorsque j'ai fait dessein de donner mon Livre à Votre MAJESTE, j'ai cru que je ne pouvais être pauvre de pensées en un si riche sujet; et que j'allais dire les plus belles choses du monde, et toutefois, MADAME, après avoir longtemps fatigué ma rhétorique, j'ai trouvé que, pour être venu des derniers, j'étais réduit à servir d'écho à ceux qui avaient parlé devant moi, et que, ces beaux esprits n'ayant pas même oublié la vieille histoire du roi de Perse, qui remercia un paysan qui lui présenta un verre d'eau de rivière, il ne me restait plus rien à ajouter, sinon qu'ils n'ont tous rien dit à la louange de Votre MAJESTE, qu'elle n'en mérite et que je ne m'en imagine davantage. On me reprochera sans doute que j'ai donc tort de me taire; mais une matière si haute s'imagine bien plus aisément qu'elle ne s'exprime, et je la dois laisser à traiter aux écrivains héroïques, qui sans doute auront besoin de tout leur Apollon pour en sortir à leur honneur; car pour moi, humble petit faiseur de vers burlesques que je suis, et poète à la douzaine, je ne me mêle que de faire quelquefois rire; encore faut-il qu'on en ait plus grande envie que moi, qui serais le plus chagrin de tous les hommes, sans les bienfaits de Votre MAJESTE, et sans l'honneur que j'ai d'avoir une charge en sa maison. Cette charge n'est pas véritablement des plus importantes, mais elle est bien des plus difficiles à exercer, et je pense sans vanité m'en être assez dignement acquitté pour oser prier Votre MAJESTE, d'ajouter à l'honneur d'être son malade celui d'être son poète burlesque: pourquoi non, si je suis assez heureux pour avoir fait un livre qui lui plaise? Et pourquoi ne lui plaira-t-il pas, puisque la moindre guenon peut quelquefois divertir l'esprit du monde le plus relevé? Si mon Enéide fait rire Votre MAJESTE seulement du bout des lèvres et que le fils d'Anchise ait assez plaisamment masqué ce carnaval pour la divertir, il paraîtra tous les mois sous de nouveaux masques jusqu'à la fin de l'année, qu'il épousera l'infante de Lavinium. C'est une belle et bonne princesse des meilleurs maisons d'Italie, et si la plus grande Reine de l'Europe assiste aux noces de cette reine de village, je n'aurai plus à me plaindre ni de la maladie ni de la fortune, et je me trouverai sain et content dès le moment que j'aurai plu; il ne faut qu'un souris pour faire ces deux grands miracles, et j'ai sujet d'espérer, MADAME, que Votre MAJESTE, me faisant des biens plus solides, ne refusera pas ce souris à l'homme du monde qui est le plus,

MADAME,

Votre très humble, très obéissant, très obligé, et très malade serviteur et sujet,

SCARRON,

Malade de la Reine


Au lecteur

Ami lecteur, pieux lecteur, lecteur bénévole, ou comme tu voudras, ne pense pas que je te donne ces beaux noms-là pour capter ta bienveillance. Je te permets de dire pis que pendre de mon livre, selon l'honnête coutume de ceux qui lisent, et si, tu n'as pas été assez fou pour l'acheter, tout le déplaisir que j'en aurai sera de n'avoir pas ajouté aux noms d'ami, de pieux et de bénévole, celui de très sage ou de très judicieux.


Livre premier

Je qui chantai jadis Typhon

D'un style qu'on trouva bouffon,

Aujourd'hui de ce style même,

Encor qu'en mon visage blême

Chacun ait raison de douter

Si je pourrai m'en acquitter,

Devant que la mort qui tout mine

Me donne en proie à la vermine,

Je chante cet homme pieux,

Qui vint chargé de tous ses dieux

Et de Monsieur son père Anchise,

Beau vieillard à la barbe grise,

Depuis la ville où les Grégeois

Occirent tant de bons bourgeois,

Jusqu'à celle où le pauvre Rème

Fut tué par son frère même,

Pour avoir en sautant passé

De l'autre côté d'un fossé.

Junon, déesse acariâtre

Autant ou plus qu'une marâtre,

Lui fit passer de mauvais jours,

Et lui fit force vilains tours,

Dont bien souvent, quoique très sage,

Il se souffleta le visage,

Mais enfin, conduit du Destin,

Il eut dans le pays latin

Quinze mille livres de rente,

Tant plus que moins, que je ne mente,

Et, sans regretter Illium,

Fut seigneur de Lavinium,

Dont depuis sa race par guerre

A fait une assez bonne terre.

C'est de là que nous sont venus

Les pères Albains si connus;

De là, Rome la belle ville,

Trois fois plus grande que Séville.

Petite muse au nez camard

Qui m'as fait auteur goguenard,

Et qui, quoique mon mal empire,

Me fais pourtant quelquefois rire,

Dis-moi bien comment, et pourquoi,

Junon, sans honneur et sans foi,

Persécuta ce galant homme,

Sans lequel nous n'aurions pas Rome,

Ni tous ces illustres Romains

A qui nous baisons tous les mains.

Elle fit bien la furieuse

Contre personne si pieuse.

Ils se fâchent donc comme nous?

Je ne les croyais pas si fous

Et les croyais être sans bile,

Ces beaux dieux d'Homère et Virgile!

Près du pays du roi d'Alger.

Que tua le bon roi Roger,

Une ville fort ancienne,

De fondation tyrienne,

Dessus le rivage africain,

Servait d'asile à maint coquin

Cette ville avait nom Carthage,

D'où l'invention du potage,

Celle de durcir les œufs frais

Pour les manger à peu de frais,

Choses autrefois peu connues,

Au grand bien de tous sont venues.

On la fait, mais je n'en crois rien,

Inventrice des gants de chien,

Et même des gants de Grenoble,

Cette nation fière et noble.

La sœur et femme du grand Dieu

S'y plaisait plus qu'en aucun lieu.

Samos, jadis sa bien-aimée,

Etait d'elle moins estimée.

Elle y tenait carrosse et char,

Chaise à bras, litière et brancard,

Et fit rebâtir les murailles,

Et la fit exempter de tailles.

Elle n'était premièrement

Qu'un bailliage seulement,

Mais elle rompit tant la tête

A Jupiter, qu'à sa requête

Il en fit un présidial,

Je ne sais s'il fit bien ou mal,

Y fonda deux ou trois collèges

Avec de fort beaux privilèges.

Elle eût fait de cette cité

Ce que Rome a depuis été;

Mais, par malheur, en cette affaire,

Le Destin fut d'avis contraire,

Le Destin qui fait bien pester

Même le grand dieu Jupiter.

Or, comme souvent trop l'on cause,

Elle avait ouï quelque chose,

Qu'un jour viendrait que les Troyens

Perdraient les pauvres Tyriens;

Ce que craignant la bonne Dame,

Et gardant encor en son âme

Le beau jugement de Pâris,

Et l'insupportable mépris

Qu'en faveur de Vénus la belle

Il eut pour Pallas et pour elle,

Outre qu'il avait révélé

(Heureux s'il n'eût jamais parlé!)

Qu'elle avait trop longue mamelle,

Et trop long poil dessous l'aisselle,

Et pour dame de qualité

Le genou un peu trop crotté;

Puis un autre mal sans remède,

Le rapt du jeune Ganymède,

Dont son débauché de mari

Avait fait un cher favori.

Ces choses-là mises ensemble

Etaient suffisantes me semble

Pour lui faire faire aux Troyens

Ce que les laquais font aux chiens,

C'est-à-dire guerre terrible.

Elle faisait donc son possible

Que ces pauvres dépaysés,

Pour la plupart dévalisés,

Ne pussent comme peuple libre

Planter leur piquet sur le Tibre,

Y semer blé, cueillir raisins,

S'allier avec leurs voisins,

Comme ils faisaient dans la Phrygie

Devant que les troupes d'Argie

Fissent des biens de Priamus

Après dix ans gaudeamus,

Tant l'entreprise était hautaine

D'élever cette gent romaine,

Malgré ses ennemis divers,

A l'empire de l'univers!

Cette pauvre race troyenne

Dessus la mer sicilienne,

Comme après bon vin bon cheval,

Voguait sans songer à nul mal;

Ils avaient tous le vent en poupe

Et n'était pas un de la troupe

Qui ne chantât des Léridas,

Des lampons, et des ouidas,

Et mille autres telles denrées,

Quand, sur les plaines azurées,

Junon, par la trappe des cieux,

Par malheur vint jeter les yeux:

Quand elle les vit ainsi rire,

Elle en accrut si fort son ire

Que, si son lacet n'eût rompu,

Outre qu'elle avait bien repu,

Je crois, Dieu veuille avoir son âme!

Qu'elle eût crevé, la bonne Dame.

L'esprit donc quasi perverti:

"J'en aurai donc le démenti,

Cria-t-elle, et cette gueusaille

A ma barbe fera gogaille?

Quoi! Pallas, qui n'est que Pallas,

A pu ce que je ne puis pas!

Contre les Grégeois animée,

Du foudre de son père armée,

Pour un seul, elle a fait sur tous

Pleuvoir une grêle de coups;

Elle a bien pu réduire en poudre

Le pauvre Ajax d'un coup de foudre,

Jeter les Grecs qui çà, qui là,

Et je ne pourrais pas cela?

Et malgré moi la destinée

Gardera ce faquin d'Enée?

Et moi qui suis sans me vanter

Sœur et femme de Jupiter,

Je ne pourrai, quoi que je fasse,

Perdre cette maudite race?

Et chacun me méprisera,

Et pas un ne m'adorera?

Car qui diable serait si bête

De vouloir célébrer ma fête?

Qui voudrait me sacrifier

Bœuf, vache, mouton ou bélier?

Oui, bœuf, mouton, bélier ou vache.

Il n'est personne que je sache

Qui veuille m'offrir seulement

Un rat, qui n'est qu'un excrément.

Cela dit avec violence,

La Déesse, à beau pied sans lance,

S'en alla trouver Eolus,

Roi non pas des plus absolus,

Car les vents, dont il est le maître,

Lui font souvent bien du bissêtre,

Etant inconstants et légers;

Mais pour éviter les dangers,

Il les tient dans une caverne,

Où l'on ne va point sans lanterne:

Autrement, ces séditieux.

Bouleverseraient terre et cieux;

C'est pourquoi, craignant leur folie,

Il les emprisonne, il les lie;

Mais le vent coulis seulement

Sort quand il veut impunément

Les autres vents souvent s'échappent;

Lors, malheur à ceux qu'ils attrapent,

Malheur aux arbres, aux clochers,

Malheur aux vaisseaux, aux nochers,

Malheur à toutes cheminées,

Qui deviennent lors enfumées.

Etant ainsi capricieux,

Jupiter, le grand Roi des Cieux,

Dessous de grandes roches dures,

En de grandes caves obscures,

Les tient enfermés sous la clef,

Imposant dessus eux un chef

Qui leur lâche à propos la bonde

Quand il faut balayer le monde.

C'est donc là que la Dame vint;

Voici le discours qu'elle tint,

Quasi parole pour parole,

Au Roi des quatre vents, Eole:

"O toi qui fais ce qui te plaît

Du Sud, du Nord, de l'Ouest, de l'Est,

Et qui, de mon époux et frère,

Roi des hommes, des Dieux le père,

As eu le don de rendre l'air

Comme tu veux obscur ou clair,

Une caravane troyenne

Vogue dessus la mer Tyrenne;

Ce sont gens qui ne valent rien,

Auxquels je ne veux pas grand bien;

Ils espèrent en Italie

Leur retraite bien établie,

Chargés de hardes et d'écus,

Et de leurs pénates vaincus;

Ils y voguent le vent en poupe,

Et n'est pas un en cette troupe

Qui me rende ce qu'il me doit.

Enfin on en abuseroit,

Si je les laissais bragues nettes,

Ils diraient de moi cent sornettes.

Si tu me veux bien obliger,

Fais vitement le temps changer,

Donne-leur d'un vent de galerne

Qui jusques au ciel me les berne,

Ou bien plutôt des quatre vents

Qui jour et nuit les poursuivant,

Brisent leurs vaisseaux contre terre,

Comme s'ils n'étaient que de verre,

Afin qu'ils craignent tout de bon

La divinité de Junon.

J'ai pour damoiselles suivantes

Quatorze nymphes très galantes;

Celle que j'estime le plus

Sera la femme d'Eolus,

C'est la parfaite Deiopée,

Un vrai visage de poupée.

Au reste on ne le peut nier,

Elle est nette comme un denier;

Sa bouche sent la violette,

Et point du tout la ciboulette.

Elle entend et parle fort bien

L'espagnol et l'italien,

Le Cid du poète Corneille

Elle le récite à merveille,

Coud en linge en perfection,

Et sonne du psaltérion,

A cela que dit maître Eole?"

"J'aurais la cervelle bien folle

Si je ne vous disais oui,

Répondit-il tout réjoui,

Et découvrant sa tête chauve,

Qui fut jadis de couleur fauve:

C'est à vous, Dame, à commander,

Et je n'ai rien qu'à seconder

Les volontés de ma princesse,

Sans m'enquérir pourquoi, ni qu'est-ce.

Par vous j'ai dans le firmament

Un assez bel appartement;

Par vous Jupiter favorable

M'admet à sa divine table,

Où j'avale tant de nectar

Que je m'en trouve gras à lard,

Où d'ambroisie, et de la bonne,

Jusqu'au cou souvent je me donne,

Et toutes ces félicités

Sont les effets de vos bontés."

Cela dit, à la hâte il darde

Contre le roc une hallebarde:

Elle y fit un petit pertuis;

Il ne fallut point un autre huis

Aux vents pour faire une sortie,

Dont la mer, toute pervertie,

Aux hommes sur elle flottant

Fit bientôt mal passer le temps.

Les vagues que les vents enflèrent

Jusqu'au ciel les vaisseaux portèrent;

Mais ils en furent rapportés

Plus vite qu'ils n'étaient montés.

Le choc des vagues forcenées,

Le fracas des nefs ruinées,

Les cris et les gémissements,

Les vents et leurs mugissements,

La grosse pluie avec la grêle,

Tombantes du ciel pêle-mêle,

Tout cela faisait un beau bruit;

Le jour était devenu nuit;

Des éclairs seuls luisaient sur l'onde;

Car pour le beau flambeau du monde,

Voyant tous les vents déchaînés,

Mettant son manteau sur son nez,

Il avait regagné bien vite,

De peur d'être mouillé, son gîte.

Alors Aeneas le pieux,

Regardant tristement les cieux,

Lâcha ces pieuses paroles:

"Je serai donc mangé des soles?

Cria-t-il, pleurant comme un veau,

Et je finirai dedans l'eau?

O quatre ou cinq cents fois heureuses,

Ames nobles et valeureuses,

De qui les corps maintenant secs,

Découpés par les glaives grecs,

Ont été de la mort la proie

Devant la muraille de Troie!

O le plus vaillant des Grégeois,

Diomède le Rabat-joie!

Pourquoi ne m'as-tu de ta lance

Percé l'estomac ou la panse?

J'en aurais le bon Dieu loué,

Et t'en aurais bien avoué.

Au moins aurai-je l'avantage

D'avoir témoigné mon courage,

D'être mort avec Sarpédon,

Ce maître joueur d'espadon,

Auprès d'Hector cet invincible,

A tous les Grégeois si terrible,

Qui si souvent couvrait les bords

Du fleuve Xante de corps morts,

Du fleuve Xante de qui l'onde

A tant enseveli de monde;

Au lieu que mourir dans la mer,

Où tout ce qu'on boit est amer,

Mangé des harengs et molues,

Des soles, turbots et barbues,

Est un malheur qui me ferait

Rendre grâce à qui me pendrait!"

Un vilain vent, sans dire gare

(Il fallait qu'il fût bien barbare

D'attaquer un homme si bon),

Lui fit bien changer de jargon!

Il s'embarrassa dans les voiles,

Rompit les cordes et les toiles,

Et fit entrer dans le vaisseau

Je ne sais combien de muids d'eau.

La troupe d'espoir dénuée

Fit une piteuse huée,

Un flot jusqu'au ciel l'éleva,

Puis aussitôt le flot creva,

Laissant en mer une ouverture

Où chacun vit sa sépulture.

Trois vaisseaux, des vents maltraités,

Dans les rochers furent portés;

Trois dans les écueils s'ensablèrent,

Dont les plus résolus tremblèrent.

Des soldats lyciens la nef,

Dont le brave Oronte était chef,

Des vents et des flots combattue,

Fut à la fin par eux vaincue;

Un gouffre à la fin l'absorba,

Ou, pour mieux dire, la goba.

Jamais on ne vit tel orage,

Ni si triste remu-ménage.

Les pauvres malheureux Troyens,

Las et recrus comme des chiens,

Vidèrent lors toutes leurs tripes.

Lors, on vit force bonnes nippes

Flotter parmi des ais brisés

Et les corps de force épuisés;

Quelques-uns vainement nagèrent,

Mais les bras bientôt leur manquèrent,

Car les malheureux n'avaient pas

Des calebasses sous les bras.

La nef du fort Ilionée

Des grands coups de vent ruinée,

Celle du fidèle Achatès,

D'Abas, et du vieil Aletès,

Tournaient comme des girouettes,

Faisaient en mer cent pirouettes,

Qui, pis est, la cane souvent;

Mais ainsi le voulait le vent.

Ces maîtres balayeurs du monde

Faisaient ainsi rage sur l'onde,

Mais Neptune au poil bleu-mourant,

Qui n'a pas l'esprit endurant,

Se douta bientôt de l'affaire,

Encor qu'on tâchât de lui taire,

De peur qu'en étant irrité

Il n'en altérât sa santé;

Mais voyant l'obscurité telle

Qu'il avait besoin de chandelle,

Encor qu'il ne fût que midi,

Et que le poisson étourdi

S'allait cachant dans les rocailles,

Le roi du peuple porte-écailles

Poussa son char fait en bateau

Devers la surface de l'eau.

Lorsqu'il mit hors de l'eau la tête,

Les flots, nonobstant la tempête,

S'abaissèrent de la moitié;

Les Troyens lui firent pitié,

Et les auteurs de leur misère

Le mirent bien fort en colère.

Connaissant la mauvaise humeur

Et le chien d'esprit de sa sœur,

Il ne douta point que l'orage

Ne fût un effet de sa rage.

Aussitôt qu'en paume il siffla

Au diable le vent qui souffla,

Et qui lors eut le mot pour rire,

Il appela le vent Zéphyre,

Et le vent Eure: tout honteux

Ils vinrent devant lui tous deux,

La joue à demi désenflée,

Et jusqu'au menton avalée.

Alors qu'il les eut devant lui:

"Ce n'est pas, dit-il, d'aujourd'hui

Que, sans regarder qui vous êtes,

Sans songer à ce que vous faites,

Et si je le trouverai bon,

Vous exercez votre poumon

A troubler le repos du monde,

Faire des vacarmes sur l'onde,

Et jeter de la poudre aux yeux

Au premier chapitre des cieux;

J'ai bien peur, si mon avis passe,

Que le Roi du Ciel ne vous casse,

Et la brouée, et les frimas,

Par la mort..." Il n'acheva pas,

Car il avait l'âme trop bonne:

"Allez, dit-il, je vous pardonne;

Tirez-vous vitement d'ici,

Et ne pensez plus faire ainsi

Sur mes flots votre soufflerie;

Je n'entendrai pas raillerie,

Et que votre beau Roi de vent

Porte respect à mon trident;

La mer n'est pas de son domaine;

Qu'en sa demeure souterraine

Il vous donne s'il veut la loi,

Sans rien entreprendre sur moi."

Le vent Eure et le vent Zéphyre

A cela n'eurent rien à dire.

Un vaisseau troyen échoué

Par Triton et Cimothoé

Fut dégagé d'un banc de sable,

N'ayant plus ni voile ni chable,

Trois autres tout déharnachés,

Par les vents sur les rocs juchés,

Par les mêmes à grande peine

Regagnèrent l'humide plaine.

Le bon Neptune cependant

Rendit, d'un seul coup de trident,

La mer, auparavant si fière,

Paisible comme eau de rivière;

Et puis, devenu tout gaillard,

Fit faire avecque beaucoup d'art

A son char mille caracoles,

Sur le lac où l'on prend les soles,

Lors aussi poli qu'un miroir;

Lors vraiment il le fit beau voir,

Et les Dieux marins qui le virent

Là-dessus compliment lui firent;

Et le Soleil pareillement,

Revenu depuis un moment,

Quand il vit que vent et nuage,

Et tout ce qui faisait l'orage,

S'était enfui vers l'horizon.

Tout ainsi, par comparaison,

Qu'en une populace émue,

Où l'on oit crier: Tue! tue!

Et que les bâtons et cailloux

Volent, faisant bosses et trous;

Si quelqu'un à la grande barbe,

Et de majestueuse garbe,

Sans craindre pierre ni bâton,

Vient haranguer comme un Caton,

Il impose aussitôt silence,

Fait cesser toute violence,

Et chacun retourne chez soi,

Disant: "C'est lui, ce n'est pas moi",

De peur d'être mis en séquestre,

Tant l'honorable bourguemestre,

Grondant ici, caressant là,

Dans la ville met le holà,

Avec une conduite telle

Qu'on dirait que ce n'est plus elle;

Le Roi des flots, ni plus ni moins,

Par sa diligence et ses soins,

Après avoir lavé la tête

Aux vents, auteurs de la tempête,

Rendit la mer, malgré le vent,

Aussi paisible que devant.

Cependant les soldats d'Enée,

Malgré Junon la forcenée,

S'efforçaient à force de bras,

Encore qu'ils fussent bien las,

De gagner la terre voisine,

Mal satisfaits de la marine;

Enfin ils ramèrent si bien

Qu'ils virent le bord libyen.

Là, mademoiselle Nature

Fait un port sans architecture,

D'une petite île couvert,

Où personne n'est pris sans vert;

Car en tout temps d'herbe nouvelle

(Mais entre autres de pimprenelle)

Elle est pleine jusqu'en ses bords,

Au grand bien de ceux de dehors,

Qui viennent chaque jour de terre

En prendre pour mettre en leur verre.

Ce port peu connu des nochers,

Tout environné de rochers,

Représente une scène antique;

Deux écueils font comme un portique,

A l'abri desquels les vaisseaux

N'ont peur de la fureur des eaux,

Ni des vents qui leur font la guerre

Non plus que s'ils étaient sur terre:

On prendrait ces écueils hideux,

Dont les arbres sont les cheveux,

Pour des géants qui sont en garde

S'ils étaient armés d'hallebarde.

Les rochers de l'autre côté

Sont très commodes en été,

Chacun d'eux ayant dans son ventre

Une caverne, ou bien un antre,

Où logent (maudit soit qui ment)

Les nymphes ordinairement.

Là, de belles sources d'eau douce,

Dont les bords sont couverts de mousse,

Disent à celui qui les voit:

"Ne voulez-vous point boire un doigt?"

Tout auprès, une forêt sombre

Où l'on est en tout temps à l'ombre,

Et dont les arbres toujours verts

Sont de l'âge de l'univers,

N'a jamais senti, que je sache,

Coup de serpe, cognée ou hache,

Et jamais en ce port caché

L'ancre ne s'était accroché;

Enée en eut le pucelage,

Et premier foula ce rivage,

De sept vaisseaux accompagné;

Tout le reste était éloigné

De cette flotte dissipée.

Ayant donc la terre attrapée,

Dieu sait s'ils furent diligents

A descendre, les bonnes gens.

Lors Achates un fer empoigne,

Et contre un caillou si bien cogne

Qu'il en fit, non pas pour un peu,

Sortir étincelles de feu;

Ce feu pris à matière sèche

(Je ne sais pas si ce fut mèche,

Si ce fut bois vieil ou bien neuf)

Devint grand à rôtir un bœuf.

Lors fut des vaisseaux descendue

Toute la Cérès corrompue,

En langage un peu plus humain,

C'est ce de quoi l'on fait du pain.

Quelques-uns au feu la séchèrent,

Etant sèche, la concassèrent,

Puis en firent des échaudés

Qui ne furent guère gardés;

Et puis Enéas sans échelle,

Suivi d'Achates le fidèle,

Monta sur le haut d'un écueil.

Là, tant que put aller son oeil,

Il chercha sa flotte écartée,

La nef de Capis et d'Antée,

Le grand vaisseau de Caïcus,

Et les autres vaisseaux vaincus,

Grâce à Junon, la male bête,

Par les efforts de la tempête;

Vainement ses yeux il frotta,

Les ouvrit, et les clignota,

Il ne vit vaisseau, ni galère,

Dont le bon Seigneur désespère,

Mais bien vit-il trois cerfs gaillards

Suivis de biches, et brocards,

Cela le fit un peu sourire:

"Bon! dit-il, voici de quoi frire."

Il banda son arc, cela dit,

Pris son carquois et descendit:

Achates prit son arbalète,

Voulant tuer aussi sa bête.

Lors le bon Prince de tirer,

Et les cerfs de se retirer

Pour gagner la forêt voisine;

Mais Enéas les assassine

Avec tant d'adresse, et si bien

Qu'il en mit sept en moins de rien

Morts, étendus dessus la terre;

Il ne fit pas plus longue guerre,

Voyant autant de cerfs à mort

Qu'il avait de vaisseaux au port.

Cette belle occision faite

N'ayant ni trompe, ni trompette,

Ni de voix assez pour crier,

Un chifflet de chauderonnier

Achates tire de sa poche.

A son siffler chacun approche,

Puis sur des avirons croisés

Tous ces corps morts furent posés

Et portés à grands cris de joie

Vers les sept navires de Troie.

Aeneas fit désembarquer

Force bon vin de quoi trinquer,

Qui n'était pas de deux oreilles,

Non pas pour quatre ou cinq bouteilles.

Acestes de plusieurs tonneaux

Avait fourni plusieurs vaisseaux

Lorsqu'ils partirent de Sicile,

Que le bon seigneur très habile,

Après quelques petits refus,

Avait pourtant fort bien reçus.

Puis, pour leur donner bon courage,

Il leur tint à tous ce langage:

"Nous en avons eu dans le cul,

Les vents à ce coup ont vaincu,

Mais nous devons bien nous attendre

Que nous affliger, et nous rendre

Toutes sortes de déplaisirs,

Est le plus grand de leurs désirs;

Peu de maux sont pareils aux nôtres,

Mais nous en avons bien eu d'autres,

Et peut-être qu'ils finiront

Quand les Dieux se raviseront.

Nous sommes, sortant de Sicile,

De Charybde tombés en Scylle:

C'est tomber de fièvre en chaud mal:

Polyphème, étrange animal,

Nous fit à tous avoir la fièvre,

Il me fit courir comme un lièvre,

Et bien souvent de pur effroi

Il me semble que je le vois.

Mais l'homme de cœur tout surmonte.

Un jour que nous ferons le compte

De tant de beaux combats rendus;

Nous rirons comme des perdus.

Le sort promet qu'en Italie,

Terre, à ce qu'on dit, fort jolie,

Nous aurons un jour du repos.

Il ne saurait plus à propos

Ce signalé plaisir nous faire:

La mer commence à nous déplaire,

Nous avons trop fait les plongeons,

Il vaut mieux bâtir des donjons,

Et faire une nouvelle Troie

Qui sur mer enfin ne se noie.

A moins que d'être un cormoran,

Je gage que le Juif errant

N'a pas fait un plus long voyage;

Mais il faut avoir bon courage.

Çà, buvons donc, et nous gardons

Pour les biens que nous attendons."

Il leur fit ce discours de bouche,

Mais, comme on dit, le cœur n'y touche;

Il ne rit que du bout des dents,

Et tout de bon pleure au dedans.

Lors chacun se met en besogne,

Chacun quelque instrument empoigne

Pour travailler pour le festin.

Tous réjouis de leur butin,

Les uns de leur peau les dépouillent,

Et les autres dans leurs corps fouillent,

En tirent tripes et boyaux,

Les lavent en deux ou trois eaux,

Puis en font de grosses saucisses:

S'ils avaient jusqu'à des épices,

Puisque Virgile n'en dit mot,

Qui comme on sait n'est pas un sot;

Noble et discret lecteur vous plaise

Permettre aussi que je m'en taise.

Retournons à nos cuisiniers.

Après avoir mis par quartiers,

Par aloyaux et charbonnées,

Ces sept bêtes assassinées,

Ils mirent la viande au feu,

Puis l'un trop cuit, l'autre trop peu,

Couchés sur la gaie verdure

Ils en firent déconfiture,

Et se remplirent à foison

De vin vieil et de venaison.

Si bien burent, si bien mangèrent,

Que la plupart s'en dévoyèrent,

Enfin, après avoir dîné

Jusqu'à ventre déboutonné,

Ils se mirent à tue-tête

A discourir de la tempête:

L'un pleure Cloanthe et Lycus,

L'autre Gyas, l'autre Amicus,

L'autre à son compagnon raconte

Comme quoi se perdit Oronte.

- Ils auront gagné quelques ports,

Ils ne sont pas encore morts,

Disent quelques-uns; quelques autres

Disent pour eux leurs patenôtres.

On n'eût pas oui Dieu tonner

A répondre et questionner,

Tant ils faisaient de bruit ensemble.

Cependant le Dieu sous qui tremble

La voûte du haut firmament,

Comme il agit incessamment,

Au travers d'un châssis de verre,

Jetait ses yeux dessus la terre,

Regardant si tout allait bien

En son royaume terrien.

Comme il visitait la Lybie,

La mère d'Aeneas le pie,

Ou pour mieux dire le pieux,

Le cœur triste, et la larme aux yeux,

Lui tint à peu près ce langage,

Après avoir, comme très sage,

Avec grande crainte et respect,

Dit par trois fois salamalec.

"Grand Roi qui faites sur la terre.

Tant de si beaux coups de tonnerre,

Et qui tenez dedans vos mains

Le bien et le mal des humains,

Qu'a fait à votre Seigneurie

Le pauvre Aeneas, je vous prie?

Qu'on fait les pauvres Phrygiens

Que vous traitez comme des chiens?

Errer de contrée en contrée,

N'avoir en nulle part entrée,

Souffrir partout mille travaux,

Etre poursuivis des prévôts

Comme s'ils étaient des Bohèmes,

Sont-ce là ces bonheurs extrêmes,

Et les biens qu'on leur a promis?

Est-ce là les traiter d'amis?

D'Aeneas, de ce galant homme,

Devait tant venir cette Rome,

Dont le Destin a fait partout

Cent contes à dormir debout.

A ces pauvres bannis de Troie

(Dieu que j'en ai pleuré de joie!

Mais maintenant pour un petit

J'en pleurerais bien de dépit)

Vous aviez promis un asile

Si sûr que leur superbe ville

Qu'a mise en feu le Grec vainqueur

Ne leur devait tenir au cœur.

Des descendants du jeune Iule

Devait venir ce grand Romule,

Tous ces benoîts pères conscrits,

A la barbe longue, au poil gris,

La nation porte-soutane,

Inventrice du veau mongane,

Qui devait établir ses lois,

Sur l'Indien et sur l'Anglois,

Et se rendre enfin par la guerre

Maîtresse de toute la terre.

Mais c'est autant pour le brodeur:

Le Destin n'est qu'un vrai menteur,

Et vous, mon très Révérend Père,

En qui mon fils en vain espère,

Je vois bien que le plus souvent

Vous ne promettez que du vent.

Qui n'eût cru sur votre parole,

A moins que de passer pour folle,

Que, suivant l'arrêt du Destin,

Il aurait le pays latin!

Mais cette région promise,

Après remise sur remise,

A la fin du compte sera

Le diable qui l'emportera.

Au lieu de ces belles conquêtes,

Sur mer, il aura des tempêtes,

Sur terre, il n'aura que des coups.

A tout cela que ferions-nous

Sinon le prendre en patience,

Qui, comme on dit, passe science,

Puisque gens à mal faire nés

Vous mènent ainsi par le nez!

Vous devriez les faire pendre,

Si vous saviez aussi bien rendre

La justice que vous savez

Pardonner aux gens dépravés.

Anténor, sans tirer l'épée,

Après l'avoir belle échappée,

Aussi bien que mon pauvre fils,

Suivi de ses gens déconfits,

A traversé l'Esclavonie,

Et son heureuse colonie,

Près du pays où l'Eridan

Rend son tribut à l'Océan,

A bien et beau fondé Padoue,

A tous les voisins fait la moue

Et leur montre fort bien les dents

Alors qu'ils font trop les fendants.

Il est là qui rogne et qui taille,

Qui chasse, qui boit, et qui raille,

Enfin qui fait ce qu'il lui plaît;

On sait pourtant bien ce qu'il est,

On sait bien que ce n'est qu'un traître.

Et mon fils, ayant l'honneur d'être

Parent de la plupart des Dieux,

Mon fils, qu'on nomme le Pieux,

A perdu vaisseaux et bagage,

A mis tous ses habits en gage,

Se voit des uns vilipendé,

Des autres grondé, gourmandé,

Tout cela par je ne sais quelle,

Qui, parce qu'on me trouve belle,

Dit partout que je ne vaux rien;

Grâce à Dieu, l'on me connaît bien.

Si ce n'est qu'il y va du vôtre,

Et qui toque l'un, toque l'autre,

Je dirais tout ce que je sais;

Mais pour mieux faire je me tais."

Elle en eût bien dit davantage;

Mais la bonne Dame de rage

Se mit tellement à pleurer,

A sangloter, à soupirer,

Enfin fit tant de l'enragée,

Qu'il eut peur, la voyant changée,

Qu'elle n'eût quelque diable au corps.

Tout autre que lui l'eût cru lors;

Mais il se connaît trop en diable.

Or, comme il est très pitoyable,

Et quand il voit souffrir autrui

Qu'il souffre presque autant que lui,

Ce grand Dieu se mit à sourire:

Il me semble avoir ouï dire

Que, quand il rit, tout en va mieux

Sur mer, sur terre et dans les cieux.

Ce Dieu donc des Dieux le plus sage,

Se radoucissant le visage,

Et la prenant sous le menton,

Lui dit: "Bon Dieu, que dirait-on,

Si l'on vous voyait ainsi faire?

N'avez-vous point honte de braire

Ainsi que la femme d'un veau?

Ah! vraiment, cela n'est pas beau.

Ne pleurez plus, la Cythérée,

Et tenez pour chose assurée

Tout ce qu'a prédit le Destin

D'Enée et du pays latin.

Vous le verrez bâtir muraille

De brique et de pierre de taille,

Et faire une Lavinium

Qui vaudra bien son Ilium,

Et peut-être sera plus belle;

Puis vous le verrez sans échelle

Un beau matin monter aux cieux

Pour être un de nos demi-dieux.

Mais sachez, s'il vous faut tout dire,

Que pour établir son empire,

Il aura bien à dégainer,

Et bien des combats à donner

Contre un peuple fier et barbare,

Et qui frappe sans dire gare;

Mais si bien il escrimera

Que de tout à bout il viendra,

Et de farouches comme bêtes,

En fera des gens fort honnêtes,

Qui sauront faire compliments,

Et bien jouer des instruments.

Trois fois les prés auront des herbes,

Et les jaunes guérets des gerbes;

Et trois fois durant trois hivers

Ils seront de neige couverts

(Cela veut dire trois années),

Que, toutes guerres terminées,

Et tous ses ennemis vaincus

Par le tranchant de son Malchus,

Il régnera roi pacifique;

Et pour Monsieur son fils unique

Ascagne, qu'on nomme Iulus

(Qu'on nommait autrefois Ilus,

Devant qu'Ilium la superbe

Devînt un champ brûlé sans herbe),

Trente ans entiers il régira

Lavinium, qu'il quittera

Pour faire une ville nouvelle

Appelée Albe, sur laquelle

D'Hector les généreux enfants

Régneront durant trois cents ans,

Jusqu'à tant qu'une Reine nonne

Mette au jour sa race bessonne,

Dont Mars, le Dieu gladiateur,

Passera pour fabricateur.

Et puis après son fils Romule,

A l'imitation d'Hercule,

Portant au lieu de justaucorps

Peau de louve, poil en dehors,

Ramassera par les villages

Tous les faiseurs de brigandages,

Tous gens de dangereuses mains,

Desquels il fera les Romains;

Leur ville s'appellera Rome,

Du nom de ce tant honnête homme.

Je ne donne aucun temps préfix

A ces enfants de votre fils,

Pour le terme de leur empire,

Il durera sans qu'il empire,

Jusqu'à tant que tout prenne fin."

"Amen", dit Vénus; et Jupin

Reprit aussitôt la parole:

"Et pour Junon qui fait la folle,

Et se fait à quatre tenir,

Vous la verrez bien revenir;

Après avoir bien fait la guerre,

Remué le ciel et la terre,

Et fait tous ses efforts en vain,

Mettant de l'eau dedans son vin,

De ces peuples qu'elle tourmente

Elle se dira la servante,

D'elle chéris autant et plus

Qu'ils auront été mal voulus.

Dans peu de temps Phtie et Mycène,

Aujourd'hui si fière et si vaine,

Verra ses habitants vaincus

Par les enfants d'Assaracus,

Aura même destin que Troie,

Et des Romains sera la proie.

Puis sur la terre reluira

César, qui l'assujettira;

L'Océan souffrira ses voiles,

Sa gloire ira jusqu'aux étoiles,

Et lui-même enfin y viendra.

Lors son illustre nom sera

Colloqué dans la litanie;

La Discorde sera bannie,

Plus de guerres en l'univers,

Sinon en prose, ou bien en vers,

Quand auteurs aux têtes mal faites,

Comme par exemple poètes,

A grands coups de vers outrageants,

Apprêteront à rire aux gens.

En terre la foi retournée,

Et Vesta qui l'a ramenée,

Rème, et son grand frère Quirin,

C'est-à-dire en français, Guérin,

Donneront partout un tel ordre

Que personne n'y pourra mordre.

Du temple du Dieu double-front

Les portes se condamneront.

La fureur impie et la rage

Seront là prises comme en cage,

Et s'useront toutes les dents

A ronger du fer là-dedans."

Jupiter se sécha la langue

A cette ennuyeuse harangue,

Jusqu'à s'en enrouer la voix;

Vénus en bâilla quatre fois;

Mais enfin il conclut la chose

Dont l'auteur qui ces vers compose

En son cœur la remercia,

Car si fort il s'en ennuya,

Que deux fois faute de courage

Il pensa quitter là l'ouvrage.

Jupiter donc quand il lui plut,

Certes plus tard qu'il ne fallut,

Cessa de faire le prophète,

Et Vénus, la Dame coquette,

Lui fit compliment là-dessus

En termes éloquents conçus.

Lors il fit venir pour lui plaire

Son fils, son courrier ordinaire:

C'est son fils, ce fils de putain,

Qui sait parler grec et latin,

Qui coupe si bien une bourse,

Qui de l'éloquence est la source,

Sait bien jouer des gobelets,

Faire comédie et ballets,

Inventeur des dés et des cartes,

Des tourtes, poupelins et tartes,

Et, pour achever son tableau,

Sur le tout un peu maquereau.

Ce messager prompt et fidèle

Gagne la terre à tire-d'aile,

Envoyé vers Dame Didon

Par le grand mari de Junon

(Vous allez savoir tout à l'heure

Quelle est Didon et sa demeure):

C'était pour adoucir les cœurs,

Et les barbaresques humeurs

De la nation tyrienne,

En faveur de la gent troyenne.

Jupiter, ainsi faisant, prit

Le dessein d'un homme d'esprit;

Car si Didon mal informée

D'Enée et de sa renommée,

De l'intention du Destin,

Et qu'il était cher à Jupin,

Si, dis-je, cette Dame Elise,

Comme de vrais péteurs d'église,

Les eût chassés de son Etat,

Leur eût refusé tout à plat

Dans son pays une retraite,

C'est une chose claire et nette

Qu'elle eût lors à Jupin rendu

Un déplaisir non attendu,

Dont elle aurait pu lui déplaire;

Mais elle leur fut débonnaire

Jusqu'à, dit-on, faire en cela

Tout ce qu'il faut, même au-delà.

Cependant notre maître Enée,

Ayant eu mauvaise journée,

Eut encore une pire nuit:

A peine le soleil reluit,

Qu'il veut voir si de ce rivage

Le peuple est civil ou sauvage,

Et savoir si les habitants

Sont chrétiens ou mahométans.

Il se leva donc à la hâte,

Ne menant avec lui qu'Achate,

Qui prit en ses mains en tout cas

Deux dards et son grand coutelas,

Afin d'être toujours en garde.

Je vous oubliais par mégarde,

Qu'il mit sa flotte en un endroit

Que personne ne trouveroit,

Si ce n'était par nécromance,

Et qu'il fit expresse défense,

Que sur peine du morion,

Autant chevalier que pion;

Personne ne mît pied à terre,

Qu'il n'eût bien fait à l'oeil la guerre,

Et su si ce port écarté

Serait un lieu de sûreté;

Sa mère voulut s'en instruire

Et lui faire pièce pour rire.

Prenant donc toute la façon

D'une fille faite en garçon,

Et paraissant un jeune drôle

Ayant un fusil sur l'épaule,

Et chien couchant chassant devant,

Branlant la queue, et nez au vent;

Aeneas qui la vit vêtue

Tout de même que la statue

De Diane qui va chassant,

Lui rendit salut en passant.

Là-dessus, une perdrix rouge

Des pieds de la céleste gouge

Partit; en joue elle coucha,

Mais son gibier point ne toucha,

Soit que la poudre fût peu fine,

Ou bien que la Dame Cyprine

Fermât les yeux voyant du feu,

Ou bien qu'elle l'entendît peu.

Elle en rougit un peu la belle;

Son brave fils s'approcha d'elle,

Elle lui fit un doux regard,

Lui disant: "Monsieur, Dieu vous gard!"

A cette parole obligeante

Qui l'âme de son fils enchante,

Ce ne fut pas pour un petit

Qu'il en devint tout interdit,

Il fit pourtant le pied derrière

D'une assez gentille manière.

D'une bouche sentant le thym

Et d'un son de voix argentin,

Elle lui fit cette harangue

Je ne sais pas en quelle langue:

"N'avez-vous point vu par ici,

De quoi je suis en grand souci,

Quelques-unes de me compagnes,

Qui vont chassant dans ces campagnes,

Après un cerf qui va fuyant?"

Il répondit en bégayant:

"Je n'en ai vu tête ni queue,

O belle à la prunelle bleue,

Belle que je ne puis nommer,

Belle qui m'avez pu charmer,

Par je ne sais quelle lumière,

Que vous avez dans la visière!

Ah! par ma foi, j'en suis ravi;

Maudit soit si jamais je vis

Face qui m'ait plu davantage!

La male peste, quel visage,

Et que qui vous regardera

Sans cligner, impudent sera!

Vous sentez la Dame divine,

J'en jurerais sur votre mine;

Mon nez ne se trompe jamais

En ce qui sent bon ou mauvais.

Votre gousset et votre haleine

Ne furent jamais d'Africaine,

Ils ont je ne sais quoi du ciel,

Votre bouche exhale le miel,

Ou vous êtes une Déesse,

Ou du moins nymphe, ou je confesse

Que je puis aussi n'être pas

Le pieux Messire Aeneas.

Les vents m'ont en cette contrée

Donné malgré mes dents entrée.

Daignez-moi dire, au nom de Dieu,

S'il fait sûr pour nous en ce lieu,

Et me faites l'honneur de croire

Que vous aurez bien de quoi boire

- Je ne suis pas, en vérité,

D'une si haute qualité,

Dit Vénus, mais votre servante

- Ah! vous êtes trop obligeante,

Ce dit-il, et j'en suis confus.

- Et moi, si jamais je la fus",

Ce dit-elle; et lui de sourire,

Disant: "Cela vous plaît à dire."

Puis sa tête il désaffubla;

Ses deux jarrets elle doubla

A lui faire la révérence,

Il fit une circonférence

Du pied gauche à l'entour du droit;

Et cela d'un air tant adroit,

Le pauvre fugitif de Troie,

Que sa mère en pleura de joie.

Enfin tous ces devoirs rendus,

A l'un et l'autre si bien dus,

D'une bouche sentant l'eau rose,

Elle lui dit: "C'est une chose

Ordinaire aux Dames de Tyr,

D'aimer la chasse et se vêtir

De même que je suis vêtue,

De courir à bride abattue,

Et sans faire trop de façons

De vivre comme des garçons.

C'est ici la terre punique,

Le peuple en est fort colérique

Qui de Tyr qu'Agénor fonda,

En cette contrée aborda,

Avecque Didon notre Reine,

Que la tyrannie et la haine

De son frère Pygmalion,

Pire qu'un tigre et qu'un lion,

Contraignit de plier toilette

Et de déloger sans trompette,

Un pied mal chaussé, l'autre nu;

En ce rivage peu connu

Les dieux lui donnent un asile;

Elle y fait bâtir une ville.

Si ce n'est vous importuner,

Et que vous vouliez vous donner

La patience de m'entendre,

J'aurai plaisir de vous apprendre

Son histoire, dont aisément

On ferait un fort beau roman.

- Volontiers, belle Tyrienne,

Et je vous conterai la mienne,

Qui, je gage cent carolus,

Vaut bien la vôtre et même plus.

- Nous verrons, répondit la belle.

Didon fut l'épouse fidèle

De l'infortuné Sicheus,

A qui, plus traître que Breus,

Pygmalion le sanguinaire,

Comme il récitait son bréviaire,

D'un coup d'arquebuse à rouet,

Action digne du fouet,

Fit un trou dans le mésentère;

Son épouse s'en désespère,

En fait faire information;

Mais de cette noire action

Elle n'eut aucune nouvelle,

Tant le meurtrier infidèle

Sut tenir son crime secret:

La pauvrette en meurt de regret,

De ses tresses, lors mal peignées,

Elle arrache maintes poignées,

Se prend aux Astres innocents,

La rage maîtrise ses sens.

Une nuit qu'elle pleure et crie,

Et pour le pauvre défunt prie,

Elle le voit percé de coups,

Et tout sanglant, ce pauvre époux,

Qui, d'une voix épouvantable,

Lui conte l'acte détestable,

Et que son frère avait grand tort

De l'avoir ainsi mis à mort,

Pensant par cette injuste voie

Avoir son or et sa monnoie.

Didon lui donna le bonsoir,

Parce qu'elle avait, à le voir,

Une frayeur extraordinaire:

Elle dissimula l'affaire,

Et s'assurant des malcontents,

Prend un beau jour si bien son temps

Que tout ce que ce frère injuste

Avait d'argent, pistole ou juste,

Et tous ses meubles les plus beaux,

Chargés en vingt et cinq vaisseaux,

Abordèrent en ce rivage

Où Didon fait bâtir Carthage.

Le propriétaire du lieu

Ayant eu le dernier à Dieu,

Crut la tromper et ne lui vendre

Qu'autant de lieu que peut comprendre

La peau d'un bœuf, tant grand fût-il;

Mais Didon, par un tour subtil,

Fit couper cette peau par bandes,

Et fit les mesures si grandes

Que sa ville par ce bon tour

Malgré le vendeur eut grand tour.

Mais vous à qui ceci je conte,

Daignez aussi me rendre compte,

Et du pays d'où vous venez,

Et du chemin que vous tenez.

Dites-moi quelles gens vous êtes,

Quel est le métier que vous faites,

Et quelle est la religion

Qu'on professe en la région

Où vous élisez domicile.

- Nous ne sommes pas de Sicile,

Dit Aeneas, mais d'un pays

Où les gens sont bien ébahis,

Ou bien fort contre les Grecs pestent,

S'entend si gens encore y restent,

Car je crois bien en bonne foi

Qu'ils sont tous venus avec moi

Pour dire toute mon histoire,

J'irais bien jusqu'à la nuit noire,

Devant qu'en être à la moitié;

C'est un conte à faire pitié,

Et que j'ai bien peur qu'on ne croie.

Si jamais le grand nom de Troie,

Ce royaume si bel et bon,

Qui n'est plus que cendre et charbon,

Et le témoignage effroyable

Qu'ici-bas tout est périssable,

Si jamais ce nom glorieux

Est parvenu jusqu'en ces lieux,

Vous savez bien quelle est la terre

D'où me chasse une horrible guerre.

J'en suis sorti sans dire adieu;

Et si je me trouve en ce lieu,

Cela ne vient pas de ma tête,

Mais seulement de la tempête

Qui m'a jeté comme un corps mort

Comme par mépris en ce bord.

Je suis le pieux Maître Enée,

De qui la gloire n'est bornée

Que des voûtes du firmament,

Et cela maudit soit qui ment!

J'emporte nos Dieux tutélaires

Soustraits aux Grégeois sanguinaires,

Qui, comme ils sont esprits follets,

S'en eussent fait des marmousets.

J'ai grand dessein sur l'Italie,

On me dira que c'est folie,

Mais ainsi le veut Jupiter;

Si je l'allais mécontenter,

M'honorant de sa parentèle,

Je serais un Jean de Nivelle

Quand je me suis mis sur les eaux,

J'avais pour le moins vingt vaisseaux,

Mais les vents me l'ont baillé belle:

Quoique protégé de Cybèle,

A peine de vingt que j'avois

En ai-je sept, en tapinois

Que j'ai cachés en ce rivage;

J'en pleurerais quasi de rage;

Je me vois sans un quart d'écu,

Pauvre malheureux froid-au-cul,

Dans ces grands déserts de Lybie!

Je suis et d'Europe et d'Asie

Chassé tout ainsi qu'un vilain."

Vénus, le voyant en beau train

D'injurier la Destinée,

Comme mère passionnée,

Ne put le voir ainsi pleurer,

Se plaindre et se désespérer;

Mais, pour lui redonner courage,

Elle lui tint ce doux langage:

"Vous n'êtes pas homme de rien,

Ou ma foi je me trompe bien;

Mais, qui que vous soyez, beau Sire,

J'ai quelques choses à vous dire,

Qui de ces funestes propos

Vous tireront fort à propos.

Prenez une chemise blanche,

Aussi bien nous avons dimanche;

La vôtre et ce mouchoir noué

Semblent le linge d'un roué.

Allez voir Didon dans sa ville:

C'est une Dame très civile,

Qui vous donnera de sa main

De quoi passer votre chemin.

Si j'ai le don de bien connaître,

Par les choses qu'on voit paraître,

Ce que les choses deviendront

Et du succès qu'elles auront,

Si mes parents m'ont bien instruite,

Voyez-vous cette longue suite

De cygnes, qui volent là-bas?

- Non, dit-il, je ne les vois pas.

- La male peste soit la bête!

Dit-elle en lui tournant la tête;

Tenez, les voilà vis-à-vis.

- Ce sont oisons, à mon avis,

Dit Achates. - Que vous importe,

Oisons ou cygnes, diable emporte!

Vous me feriez bien enrager."

De peur de la désobliger,

Il ne contesta pas la chose.

Elle, rouge comme une rose,

Ou, si l'on veut, la face en feu,

Se radoucit pourtant un peu,

Honteuse de sa promptitude,

Et puis leur dit d'un ton moins rude:

"Ils sont, si je sais bien compter,

Seize; l'oiseau de Jupiter,

Bête au meurtre fort adonnée,

Leur a bien la guerre menée,

Mais il n'a rien gagné sur eux

Dont ils se tiennent bien heureux;

Il s'en va faire ailleurs la guerre.

Voyez-les planer terre à terre,

Tout gaillards d'être en sûreté.

Vos gens de même, en vérité,

Dans le nouveau port de Carthage

Ont oublié quasi l'orage."

Cela dit, elle lui parut,

Par une lueur qui courut

Depuis ses pieds jusqu'à sa tête,

Telle qu'en quelque jour de fête

Dedans Paphos elle paraît.

Imaginez-vous, s'il vous plaît,

S'il eut alors l'âme étonnée,

Notre pauvre Messire Enée,

La voyant grandir à l'instant

De quatre pieds et d'un empan

Sentant de son corps diaphane

Sortir odeur de frangipane,

Voyant ses habits s'allonger,

Et la voyant sitôt changer,

Reprenant sa forme première,

Que même sans voir la manière

Dont elle se mit à glisser,

Autre qu'un sôt n'eût pu penser

Qu'elle ne fût une Déesse.

Lors il cria, plein de tristesse:

"Ma chère mère, qu'est ceci?

Me pensez-vous toujours ainsi

Faire des tours de passe-passe?

Mérité-je cette disgrâce?

Et n'aurai-je jamais le bien

De joindre votre bec au mien?"

Il a beau la chercher de vue,

Elle le voit sans être vue;

Mais afin de lui témoigner,

Devant que de s'en éloigner,

Le soin qu'elle a de sa personne,

Et l'un et l'autre elle environne,

Au moins Virgile nous l'a dit,

D'un air épais qui les rendit

A tous yeux mortels invisibles;

Autrement, ces peuples terribles

Eussent, ne les connaissant point,

Pu leur ôter chausse et pourpoint.

Il prit le chemin de Carthage,

Tout renvitaillé de courage,

Elle prit celui de Paphos,

Où sur cent cinquante échafauds

Tous les huit jours on fait des farces

A la divinité des garces.

Ils s'en allèrent donc tout droit

Par un petit chemin étroit,

Vers la ville, tête baissée.

Leur révérence fut lassée

A monter un coteau fort haut,

D'où, comme d'un grand échafaud,

Ils virent la ville nouvelle

Qui d'abord leur sembla fort belle.

Ils se divertirent longtemps

A regarder les habitants;

Enée admira leur ouvrage,

Approuva le plan de Carthage,

Et les trouva gens bien hardis

D'entreprendre de tels taudis.

Les uns roulent pierres de taille,

Les autres font une muraille,

Quelques-uns plantent du pavé,

Quelques autres un trou cavé

D'une forte voûte soutiennent,

Les uns vont, et les autres viennent,

L'un fait un plancher, l'autre un toit,

Ici l'on mange et là l'on boit,

Les juges rendent la justice,

Ou travaillent à la police;

Ici quelqu'un attache un clou,

Là quelque autre fait un grand trou,

Pour en faire puits, ou citerne;

Là l'on bâtit une taverne,

Et là l'on bâtit un tripot,

Là l'on travaille du rabot,

Et là l'on exerce la scie,

Là la chaux vive est amortie,

Là l'on fait mal, là pas trop bien;

Là fort peu de chose, et là rien,

L'un blanchit un mur, l'autre un âtre,

L'un travaille en chaux, l'autre en plâtre;

Tout auprès d'un commode port

S'élève grand et vaste fort;

Enfin, là l'on taille et l'on rogne,

Là l'on charpente, là l'on cogne,

Là je ne sais plus ce qu'on fait.

J'ai peur d'avoir fait un portrait

Assez long pour pouvoir déplaire,

Mais je ne saurais plus qu'y faire,

Et si j'allais tout effacer,

Ce serait à recommencer.

Hors la ville, c'est même chose:

Dans les champs pas un ne repose,

Les uns engraissent les guérets,

Les autres vont dans les forêts

Chercher de quoi faire une poutre,

Là les bœufs exercent le coutre,

Là l'éléphant lent à marcher

Traîne un grand quartier de rocher;

Les uns pavent les avenues

De grandes pierres non cornues,

Les autres font un aqueduc,

Afin que la ville ait du suc.

Imaginez-vous des abeilles

Dont l'on conte tant de merveilles,

Qui font de la cire à l'envi

(Travailler jamais je n'en vis,

Parce que toute abeille pique;

Mais j'ai bien lu la Géorgique:

Ces animaux si diligents,

Dont l'on fait des leçons aux gens,

Sont une très naïve image

De ce peuple qui fait Carthage,

Tant lorsqu'ils composent le miel

De la manne chute du ciel,

Que lorsqu'ils forment leurs logettes,

Instruisent les jeunes avètes,

Ou vont faire la guerre aux taons,

Plus importuns que hannetons.

"Oh! bienheureux ceux qui bâtissent

Et sous des toits se réjouissent!

Dit Enée, et qui, comme nous,

Ne courent pas comme des fous!"

Cela dit au fidèle Achate,

Ils descendirent à la hâte,

A plusieurs révérence il fit,

Au diable si l'on lui rendit,

N'étant aperçu de personne!

D'abord cette chose l'étonne,

Mais, ayant bientôt reconnu

Qu'invisible en diable cornu

Sa mère l'avait bien pu rendre,

Il voulait son plaisir en prendre.

Dieu sait si tous ceux qu'il toucha,

Sans être vu qu'il approcha,

Eurent lors la fièvre bien chaude,

Se sentant donner chiquenaude,

Sans savoir par qui ni comment;

Cela les touche étrangement.

Aeneas de rire en éclate,

Et s'en épanouit la rate,

Jamais il ne fit tant le fou,

Dont Achates rit tout son saoûl.

Dans la ville, un bois vieil et sombre

Tient un superbe temple à l'ombre;

Dans ce temple, cent renardeaux,

Cent blaireaux et cent louveteaux,

Et cent tourteaux de pain d'épice,

Sont présentés en sacrifice

Tous les mois à Dame Junon,

Par les Tyriens et Didon.

Quand en Lybie ils abordèrent,

Au fond de ce bois ils trouvèrent,

Dans je ne sais quel vilain trou,

La tête d'un âne et son cou:

Si l'ouvrage du grand Virgile

Est reçu comme l'Evangile,

On trouvera que j'ai fait mal

De mettre âne au lieu de cheval;

Mais foi de poète burlesque,

J'ai lu dans un livre arabesque,

Dont j'ai mal retenu le nom,

Que c'était celle d'un ânon.

Ils en firent tous grande fête

D'avoir trouvé ce chef de bête,

Chacun bien fort s'en ébaudit,

Junon ayant un jour prédit

A Didon, ravie en extase,

Qu'ils auraient les vertus d'un aze,

C'est-à-dire, pour parler mieux,

Qu'ils seraient très laborieux,

De plus sauraient la sarabande,

Mais auraient l'oreille un peu grande,

Et la perruque de barbet,

S'ils trouvaient le chef d'un baudet

Dans un trou fait à coups de bêche;

Qu'après cette fatale brèche

Ils auraient le bien de bâtir

Ville qui vaudrait mieux que Tyr.

Après cette heureuse trouvaille,

De massive pierre de taille,

Didon fit un temple en ces lieux

A la femme du Roi des Dieux.

Les portes en étaient de fonte,

Les degrés par lesquels on monte,

Qui sont d'un reluisant airain,

Pesaient, il ne s'en faut qu'un grain,

Deux mille livres bien pesées.

Pour retourner sur nos brisées,

Nos Rose-Croix bien assurés

De n'être pas considérés,

Dans ce superbe temple entrèrent,

Et partout le considérèrent:

L'ouvrage leur en sembla beau,

L'ordre du bâtiment nouveau,

La matière très magnifique,

Et merveilleuse la fabrique.

Aeneas, s'attachant à tout,

Allait cherchant de bout en bout

De quoi se repaître la vue,

Quand d'une chose à l'imprévue

D'abord il se trouva surpris;

Mais, ayant repris ses esprits,

Il en conçut quelque espérance

Qui n'était pas hors d'apparence

Qu'en ce pays, quoiqu'inconnu,

Il serait le très bien venu.

Parmi cent choses qu'il contemple,

Attendant la reine en ce temple,

Charmé de tant d'objets nouveaux,

Il voit en plusieurs grands tableaux,

Mais qui n'étaient pas peints à l'huile,

L'histoire de sa pauvre ville,

Les champs fameux où si souvent

Il avait gagné le devant,

Quand les Grecs sur les Dardanides

Faisaient un peu trop d'homicides,

Les Atrides si belliqueux,

Achille qui l'était plus qu'eux,

De qui souffrit tant de boutades,

Tant de folles rodomontades,

Le très prudent Agamemnon,

Qui dit si cruellement: Non,

A Priam, le roi vénérable,

Quand, après le sort déplorable

De son fils par lui mis à mort,

Il voulut, dont il eut grand tort,

Par un excès de barbarie,

Que son corps fût à la voirie.

Les larmes grosses comme pois

Lui churent des yeux trois à trois;

Je ne sais si ce fut de joie

De voir le grand renom de Troie,

Ou bien si ce fut de douleur

Au souvenir de son malheur;

Mais je sais que troublé dans l'âme,

Il s'écria lors "Notre-Dame!

Et qui l'aurait jamais pensé

Que de tout ce qui s'est passé

Dans les affaires de Phrygie,

On eût nouvelle en la Lybie?

Il n'est pays si reculé

Où notre nom ne soit allé!

Voilà Priam, par Sainte-Barbe:

Je le reconnais à sa barbe,

Au dragon qu'il avait dans l'oeil,

Oui, le voilà vêtu de deuil;

Ce peuple n'est point si farouche

Que le mal d'autrui ne le touche,

Il est capable de pitié,

Et susceptible d'amitié,

Ce ne sont point des mangeurs d'hommes,

Ils sont ma foi ce que nous sommes,

Chez eux le mérite a son prix,

Chez eux nous ne serons point pris

Pour des francs coureurs de malettes,

Nous en sortirons bragues nettes,

Ils pourront faire quelques cas

D'un homme fait comme Aeneas,

Et si chez eux la renommée

Des grands hommes est estimée,

Je suis du bois dont on les fait,

Grâces à Dieu, chacun le sait.

Je n'en dirai pas davantage,

Puisque tout homme de courage

Doit parler de soi sobrement."

Cela dit, pitoyablement

Il se remit sur ses peintures,

Pour y chercher ses aventures.

Les fâcheux souvenirs qu'il eut,

Et combien d'eau des yeux lui chut,

Voyant dans ces tristes batailles,

Tantôt les Grecs, comme canailles,

Détaler devant les Troyens,

Et puis comme devant les chiens

Gagne au pied le timide lièvre,

Voyant, non sans avoir la fièvre,

Ses éperdus concitadins,

Devant ce perceur de boudins,

Ce diable de fils de Pélée,

S'en courir à bride avalée.

Et puis, de Rhésus trépassé,

Qui certes s'en fût bien passé,

Il vit les quartiers et les tentes,

Neuves encore, et reluisantes,

Car il était tout frais venu

Le pauvret: s'il se fût tenu

De sommeiller cette nuitée,

On ne l'eût pas inquiétée

Sa Majesté, comme l'on fit,

En l'assommant dedans son lit:

Ce fut par le fameux Tydide

Diomède, un grand homicide,

Qu'il fut, comme il dormait, occis,

A ce qu'on dit, de sens rassis;

Il enleva son équipage,

Jusqu'à ses mulets de bagage;

Ses chevaux, bêtes de grand prix,

Lui furent pareillement pris.

J'ai ouï dire à gens qu'on doit croire,

Si dans Xante ils eussent pu boire,

Que le prudent Agamemnon

Laissant équipage et canon,

Honteux, la queue entre les jambes,

Eût replié ses oriflambes,

Et fait, sans battre le tambour,

Vers Mycène un honteux retour.

Enée fit le Jérémie,

Et mouilla sa face blêmie,

Il pleurait en perfection,

Et même sans affliction.

Puis il vit le jeune Troïle,

Ayant perdu son dard ou pile,

Qui s'enfuyait bien étonné

De se voir désembâtonné,

Devant le fier fils de Pélée,

Qu'il avait dans une mêlée

Témérairement défié,

Devant que d'avoir essayé

S'il avait le pouvoir de faire

Résistance à tel adversaire.

En s'enfuyant il trébucha,

Se fit grand mal, se déhancha,

Se fit à la tête une bosse;

Achille survint en carrosse;

Et d'un grand coup de javelot

Fit sortir son sang à grand flot;

De ce grand coup de Péléide

Il mourut sans quitter la bride

De ses chevaux, qui sans pleurer

Virent leur cher maître expirer;

A son char sa jambe accrochée,

D'un coup de sabre étant tranchée,

Le reste du corps dépendu

Demeura sur terre étendu;

Lors sa tête demi-brisée

De sable fut pulvérisée,

Et son habit de sang souillé

Par Achille fut bien fouillé.

Puis les Troyennes désolées,

Pour la plupart échevelées,

Y rendaient visite à Pallas,

Laquelle n'en fit pas grand cas;

Ni d'une superbe jaquette

Faite d'une riche moquette,

De deux paires de souliers neufs,

Et de près de demi-cent d'œufs.

A cette ambassade honorable

Elle ne fut point favorable;

Ils n'en obtinrent ni regard,

Ni le plus chétif Dieu vous gard!

Tandis que dura leur prière

Elle leur montra le derrière,

Et même se mit à siffler

Au lieu de les ouïr parler.

Puis il revoit ce même Achille,

Homme un peu sujet à sa bile,

Et quelquefois même un peu fou,

Faire, en dépit du loup-garou,

Trois tours à l'entour des murailles,

- Quelles indignes funérailles! -

Traînant le corps de sang vidé

Du pauvre Hector par lui lardé;

Et puis après il lui voit vendre

(Car il aimait, dit-on, à prendre)

Ce pauvre corps au poids de l'or.

Il voyait Priamus encor,

Pour fléchir cette âme affamée,

De sa main droite désarmée

(Sa main gauche l'était aussi),

Embrassant, de douleur transi,

Ses deux jambes victorieuses,

Qu'il eût bien voulu voir cagneuses.

Hélas! quand il vit tout cela,

Que son deuil se renouvela!

Voyant ce char et ces dépouilles,

Qu'il eût volontiers chanté pouilles,

Et maltraité cet inhumain,

S'il eût lors été sous sa main!

Puis après il se vit lui-même,

Dont il eut une joie extrême,

Faisant au milieu des Grégeois

Autant de carnage que trois

Il vit l'armée orientale

Du fils de l'amante à Céphale,

Dont le visage était si noir.

Puis, il prit grand plaisir à voir

La vaillante Panthésilée,

Si terrible dans la mêlée,

Qui portait, ainsi qu'un garçon,

Au lieu de jupe un caleçon:

C'était une rude femelle,

Et qui n'avait qu'une mamelle,

Qui n'eût pas craint dans le combat

De s'attacher à Goliat;

Femme ainsi qui rien ne redoute

A monté dessus l'Ours sans doute.

Comme Aeneas, triste et confus,

A peine à s'ôter de dessus

La trop véritable peinture

De Troie et de son aventure,

A certain bruit qu'il entendit,

Ayant levé la tête, il vit

Entrer la Reine dans le temple.

De demander s'il la contemple

Avec grande admiration,

C'est une sotte question,

Car elle était charmante et belle

Autant au jour qu'à la chandelle,

Et jour et nuit un vrai soleil,

On ne peut rien voir de pareil

A sa vénérable personne.

Troupe nombreuse l'environne

De jeunes gens embâtonnés,

Bien civils et morigénés.

Le capitaine de sa garde

Tient en main une hallebarde.

Elle avait six tambourineurs,

Douze fifres, et six sonneurs

De mélodieuses cymbales;

Six maîtres joueurs de timbales

Ne faisaient que carillonner:

On n'eût pas ouï Dieu tonner.

Enfin, foi d'écrivain moderne,

Je souffrirai que l'on me berne,

Si le jour qu'au temple elle alla,

Rien de charmant comme cela

A jamais paru dans l'Afrique.

Enée en est tout extatique,

Achates si fort ébloui

Qu'il ne faisait que dire: Oui,

Que bégayer et que sourire

A tout ce qu'on lui pouvait dire.

Aeneas s'en fût bien moqué;

Mais il n'était pas moins piqué.

N'avez-vous point vu sur le fleuve

Qui le pays de Sparte abreuve,

Une nymphe qui va chassant

Ou Diane, lorsque dansant

Au milieu des hamadryades,

Des napées, des oréades,

Elle les passe, ou peu s'en faut,

Toutes de la ceinture en haut?

Sa trousse lui pend sur l'échine;

Enfin, elle a si bonne mine,

Et paraît avec tant d'éclat,

Que, la voyant en cet état,

Sa sotte mère de Latone

Ne fait rencontre de personne,

Qui ne s'en éloigne au galop,

A cause qu'elle parle trop

Des vertus dont sa fille abonde

Et qu'elle en accable le monde;

Telle, et plus admirable encor

Dans son cotillon de drap d'or,

Et sa fraise goderonnée,

Parut Didon à notre Enée:

O Dieu qu'il la faisait beau voir!

Qu'elle faisait bien son devoir

De donner à chacun courage

De travailler après Carthage!

Sous un grand dôme lambrissé,

Dans un grand fauteuil tapissé,

S'étant mise bien à son aise,

On cria trois fois: "Qu'on se taise!"

On lui présenta des placets.

Cent Suisses portant cabassets

Lorsque la foule était trop grande,

Ajoutaient à la réprimande

Quelquefois des coups de bâton;

Quand bien elle eût été Caton,

Elle n'eût pas mieux fait justice;

Elle n'y prenait nulle épice,

La rendait libéralement,

Et toujours équitablement;

Elle ne prononçait sentence,

Qui ne fût pièce d'éloquence;

Tout se jugeait là sans appel

Tant au civil qu'au criminel,

Et les affaires non plaidées

Sans avocats étaient vidées.

Quand quelqu'un était convaincu,

On lui donnait du pied au cul;

Si c'était pour de grandes fautes

On lui faisait briser les côtes:

Enfin, chacun était traité

Ainsi qu'il l'avait mérité.

Elle ne fut pas moins habile

A la police de la ville,

En chassa tous les berlandiers,

Mit taxe sur les usuriers,

Ordonna que les maquerelles,

Filous, putains laides et belles,

Et tous les chanteurs de chansons

Servissent d'aides à maçons.

La justice distributive,

Par cette reine fugitive

S'exerçait ainsi sagement.

Aeneas, à chaque moment,

D'Achate disait à l'oreille:

"Cette Reine est une merveille."

Achate, enchérissant dessus,

Disait: "Elle en est trois, et plus!"

Quand avec foule et rumeur grande

Entra dans le temple une bande,

Dont ceux qui marchaient les premiers

Etaient faits comme prisonniers.

Aeneas cria: "Male peste!

C'est Cloanthe, Antée et Sergeste,

Et les principaux de mes gens

Que je vois entre des sergents."

C'étaient eux, qu'il ne vous déplaise,

Qui n'étaient pas trop à leur aise.

Enée en est tout stupéfait,

Avecque raison en effet,

Achate en perd quasi l'haleine,

Et l'un et l'autre bien en peine

De savoir qui les mettait là.

Cependant, on cria: "Holà!"

Nos deux messieurs, sans le nuage

Qui les retenait comme en cage,

Eussent sans doute étourdiment

Eté faire leur compliment:

Ils eussent fait une folie.

La reine dit: "Qu'on les délie!"

Aussitôt on les délia,

Un chacun d'eux s'humilia,

Et fit révérence profonde

Qui contenta fort tout le monde

Nos deux invisibles messieurs

Se coulent à travers plusieurs

Qui ne peuvent voir qui les touche;

Afin d'entendre de la bouche

De leurs amis ce qu'ils diraient,

Le traitement qu'ils recevraient,

Où leur flotte était arrivée,

Comment elle s'était sauvée,

S'il en restait beaucoup ou peu,

Comment, à quelle heure, en quel lieu,

Ils avaient pu gagner la terre,

S'ils seraient prisonniers de guerre,

Ou bien comme des malfaisants

Mis aux galères pour dix ans.

Audience leur fut donnée,

Et l'éloquent Ilionée

De ses manottes déchargé,

Après avoir un peu songé,

Dit ces paroles, ce me semble:

"O Reine! à cause que je tremble,

Je ne dirai peut-être rien

Qui ne vous scandalise bien.

Commandez qu'on me donne à boire,

Et je vous conterai l'histoire

Des gens les plus infortunés

Qui soient en ce bas monde nés."

Aussitôt une pinte entière.

De très rafraîchissante bière

Lui fut mise en un gobelet;

Le drôle le vida tout net;

La dose fut réitérée,

Et sa gorge désaltérée,

Il dit d'un fort beau ton de voix

Ces belles paroles de choix:

"O Reine à qui Jupiter donne

Le pouvoir de porter couronne

Sur un peuple vaillant et fier,

Et le bonheur d'édifier

Une ville avec citadelle

Qui sans doute sera fort belle,

Mais où l'on vit fort chèrement

(J'en puis parler pertinemment:

Il m'a coûté dix richedales

Pour avoir eu serviettes sales,

Et nappe plus sale deux fois,

Mangé deux centaines de noix,

Et la moitié d'un vieil fromage;

Je n'en dirai pas davantage,

Car on n'ajoute guère foi

A des étrangers comme moi).

Or, pour revenir à mon conte,

Puisqu'il faut donc vous rendre compte

De nos noms et de nos surnoms,

Et du pays d'où nous venons,

Mon nom est Marc Ilionée,

Grand chambellan du sieur Enée.

Nous sommes les pauvres Troyens

Par les Grecs privés de nos biens;

Un très impertinent orage

Nous a poussés en ce rivage.

A peine échappons-nous des eaux,

Que vos sujets de nos vaisseaux

Ont voulu faire une grillade;

Je ne sais si c'est par bravade,

A tout le moins je sais fort bien

Que cette action ne vaut rien;

Cela passe la raillerie;

Empêchez-les-en, je vous prie.

Bon, si chez votre nation

Avec mauvaise intention

Nous étions venus mouiller l'ancre,

Nous serions noirs comme de l'encre;

Si nous étions ici venus,

Armés au dos et glaives nus,

Fouiller vos greniers et vos caves,

De vos gens faire des esclaves,

Forcer femmes, ravir enfants,

Enlever tous vos éléphants,

Faire la guerre à toute outrance;

Puis, sans faire la révérence

Et le moindre remercîment,

Gagner nos vaisseaux vitement:

Une entreprise si hardie

Mériterait bien l'incendie,

Et, nous ayant tous assommés,

Vos gens n'en seraient pas blâmés.

Mais, au triste état où nous sommes,

Pauvres et misérables hommes,

Vaincus par les Grecs assassins,

Nous n'avons pas de tels desseins:

Loin de faire telle incartade,

Nous vous demandons la passade;

Si vous nous la voulez donner,

Dieu vous en veuille guerdonner.

Nous ne voulons, grande Princesse,

Maintenant qu'amour et simplesse.

Le reste dépendra de vous.

Ne vous contraignez pas pour nous,

Et gardez-vous bien de nous faire

Une aumône non volontaire;

Vous seriez sotte en cramoisi,

Si vous nous la donniez ainsi.

Les Grecs appellent Hespérie

Une terre du ciel chérie;

Les gens y sont mauvais garçons,

Et les champs en toutes façons

Donnent à ceux qui les cultivent

Tous les biens dont les hommes vivent;

Ce pays, aux temps anciens,

Fut celui des Enotriens;

Depuis, cette terre jolie

D'Italus s'appelle Italie.

S'il faut vous franchement parler,

C'est là que nous pensions aller,

Quand Orion porte-tempête,

Un astre sujet à sa tête,

Nous a pris en aversion

Sans en avoir occasion,

Nous a, par un vent de galerne,

Secoués comme gens qu'on berne,

Et dans de grands vilains rochers

A bien fait jurer nos nochers.

Nos navires sont dispersées,

Ces quinze ou seize ramassées,

Qui viennent ici d'aborder,

Où Dieu les veuille bien garder,

Ne sont que la moindre partie

De la flotte bien assortie

D'armes et de provisions,

Que, lorsque les Grecs champions

Nous prirent tous à la pipée,

Nous avons en hâte équipée.

Qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient,

Les vents, alors qui nous poussaient

Vers ces infortunés rivages!

Ils nous portaient vers les sauvages;

Nous secondâmes leurs efforts,

Et gagnâmes enfin ces bords;

Voyant votre nouvelle ville,

Nous crûmes tous voir un asile;

Mais quelle inhospitalité,

Quelle rage ou brutalité

Règne en cette maudite terre!

Quel malheureux esprit de guerre

Possède celui de vos gens!

Ils sont pires que des sergents.

Au sortir de ce grand orage

Nous nous contentions du rivage

De peur de vous importuner,

Afin de nous démariner,

Remplir d'eau nouvelle nos pipes,

Et sécher au soleil nos nippes;

Ils nous ont donné mille coups,

Tiré flèches, jeté cailloux,

Nous ont bafoués, fait la nique,

Nous ont dit en langue punique

Une injure qui fait rougir

Est-ce là comme il faut agir?

Si votre nation trop vaine

Ne craint point la puissance humaine,

Et se fiant trop en ses mains

Méprise les autres humains,

Qu'elle craigne les Dieux célestes,

Et les tonnerres, et les pestes,

Dont sur les mauvais garnements

Ils exercent leurs châtiments;

Qu'elle songe à la récompense

Que souvent, quand moins on y pense,

Ils donnent aux cœurs généreux

Qui soulagent les malheureux.

Nous sommes serviteurs d'un maître

Aussi vaillant que l'on puisse être,

Un vrai Dieu Mars en bataillant,

Mais aussi juste que vaillant,

De plus, aussi pieux que juste,

Laborieux, adroit, robuste.

Si les destins en ont eu soin,

Soit qu'il soit près, soit qu'il soit loin,

Si quelque saumon ou barbue

N'en a point fait une repue,

Nous n'avons point à redouter,

Ni vous, grande Reine, à douter

Que de toute notre dépense

Vous n'ayez bonne récompense:

C'est un homme qui paye bien,

Et qui n'escroque jamais rien.

Sans nous vanter, en la Sicile

Nous avons un fort bon asile;

Acestes est notre parent,

Qui n'est point homme indifférent,

Et qui prend part en nos affaires;

Ennemi de nos adversaires,

Lion de colère embrasé,

Mais mouton, étant apaisé,

Et qui saura de quelle sorte

Votre peuple envers nous se porte.

Faites-nous donc faire chez vous

Un traitement qui soit plus doux.

Nos vaisseaux, blessés jusqu'aux quilles,

Ont besoin de clous et chevilles,

De planches de bois, de chevrons,

Ont perdu tous leurs avirons,

Leur grand mât, leurs longues antennes;

De grands pins vos forêts sont pleines,

Soit pour de l'argent ou par don

Mettez-nous-les à l'abandon.

Si Sa Majesté qui m'écoute

Nous laisse suivre notre route,

Et sans qu'on nous demande rien,

Comme elle est très femme de bien,

Nous donne aussi le temps d'attendre

Jusqu'à temps que se puisse rendre

En ce même pays ici,

Enée, et les autres aussi,

Qui sur les ondes de Neptune

Comme nous ont couru fortune,

Ou si de notre Roi perdu

Le corps vainement attendu

Est mangé de quelque baleine,

Et de son fils l'attente est vaine,

Pour le moins qu'il nous soit permis,

Au lieu de ce pays promis,

D'aller chercher un autre asile

Chez Acestes dans la Sicile,

Si tout ce qu'a dit le destin

De ce plaisant pays latin

N'est rien qu'une billevesée,

Dont on nous a l'âme abusée,

Un vrai conte à dormir debout,

Une chimère, et puis c'est tout,

Une franche imposture, en somme,

Dont un Dieu qui ment comme un homme

(Sauf son honneur, c'est Jupiter,)

A voulu nos malheurs flatter."

Ainsi finit Ilionée,

Dont louange lui fut donnée

Par quelques-uns des Tyriens;

C'est pour dire vrai, les Troyens

Eurent la cervelle étourdie

D'une harangue si hardie,

Ils s'en mirent à bourdonner,

Quand la Reine, sans s'étonner

D'avoir une réponse à faire,

Ouvrit la bouche et les fit taire.

Voici tout, à ce qu'on me dit,

Ce qui de sa bouche sortit,

Après avoir, tête penchée,

Un peu sa harangue ébauchée:

"Bonnes gens, n'ayez point de peur,

Je vous jure par mon honneur,

Et ce n'est pas peu quand j'y jure,

Qu'on ne vous fera nulle injure.

Une affaire longue à conter

Me force de faire arrêter

Ceux qu'on trouve portant rapières

Aux environs de nos frontières

En ce pays nouveaux venus,

Nous avons peur des inconnus;

Le moindre vaisseau dans la plage

Nous donne aussitôt de l'ombrage,

Sans cela, vous n'auriez de nous

Reçu la moitié tant de coups.

Je m'offrirais de les reprendre,

Si tant de coups se pouvaient rendre,

Sans qu'aucun de votre côté

En demeurât épousseté.

Je voudrais pour vous satisfaire

Que cette chose se pût faire,

Pouvoir révoquer le passé;

Mais puisqu'aucun n'est trépassé,

Pour les épaules maltraitées

Emplâtres seront apprêtées,

Et vous aurez chacun un plat

D'un très souverain oxycrat

Je ne plaindrai point la dépense

Pour vous faire oublier l'offense:

Car qui n'a point oui parler,

En quel pays n'a pu voler

De votre Prince l'origine?

On sait partout qu'elle est divine,

Quoiqu'issu d'un père mortel,

A sa mère on bâtit autel,

Toute femme qui s'abandonne

La reconnaît pour sa patronne,

Et dans notre calendrier

On ordonne de la prier.

Qui ne sait les causes données,

D'une guerre de dix années?

Les gens de Tyr et de Sidon

Ne sont pas si stupides, non.

On sait bien tôt parmi les nôtres

Ce qui se passe chez les autres.

Le Soleil reluit dessus nous,

Aussi bien qu'il fait dessus vous.

Mais, soit que vous ayez en tête

Du pays latin la conquête,

Et des beaux champs saturniens,

Soit que, des bords Ericiens,

Acestes, le compatriote,

Attire les cœurs de la flotte,

Vous serez de nous escortés,

Vous serez de nous assistés

De munitions et de vivres.

J'ai quinze ou seize mille livres,

Ne craignez point d'en disposer.

Certes, si sans me refuser,

Vous voulez accepter l'asile

Que je vous offre dans ma ville,

Je ne ferai pas des Troyens

Moins de cas que des Tyriens,

Et plût à Dieu que votre Prince

Fût en cette même province,

Par le même orage jeté!

Je ferais faire, en vérité,

Pour une si bonne fortune;

Un beau sacrifice à Neptune

Oh! que bien il s'en trouverait

Celui qui me l'amènerait!

Je veux le long de cette rade

Envoyer des batteurs d'estrade,

Pour voir s'il ne s'est point niché

En quelque petit port caché,

Ou bien en quelque forêt sombre,

Pour être fraîchement à l'ombre."

A ces discours non attendus,

Ils rirent comme des perdus,

Les bons Troyens, et, ravis d'aise,

Dansèrent autour de sa chaise,

Se mirent à crier: Vivat!

Frappèrent à l'envi du plat

De la droite contre la gauche,

Ne respirèrent que débauche,

Et reçurent des Tyriens

Traitement de concitoyens.

Dieu sait s'ils eurent grande hâte,

Enée et son fidèle Achate,

De sortir hors de leur brouillas,

Dont ils étaient déjà bien las.

Achate dit au sieur Enée:

"Passerons-nous ici l'année?

Qu'espérons-nous gagner ainsi?

Nous n'avons plus que faire ici.

Montrez-vous donc, fils de Déesse,

Puisque cette bonne Princesse

Vous veut ainsi faire chercher,

A quoi diable bon vous cacher?

Toute votre flotte est sauvée,

De plus, heureusement trouvée,

Il ne nous manque qu'un vaisseau,

Pourquoi s'est-il perdu dans l'eau?

Il n'avait qu'à gagner la terre,

Comme nous fîmes à grande erre.

Votre mère n'a point menti,

Et vous a fort bien averti."

Comme il parlait, l'épaisse nue

S'étant par le milieu fendue,

Aeneas parut en ce lieu

Aussi brillant qu'eût fait un Dieu,

Car sa mère bien avisée

Sur sa chevelure frisée

Avait deux fois pleine sa main

Répandu poudre de jasmin,

Avait avec de la pommade

Rafraîchi son teint un peu fade,

Et mis dans sa face et ses yeux

Certain air qu'on remarque aux Dieux.

Comme on blanchit la dent d'ivoire

Que l'on voit moins blanche que noire

A force de la bien frotter,

Ou comme l'on voit éclater

Le fin or autant que la braise

Qui l'a fondu dans la fournaise,

Lorsque l'orfèvre l'a rendu

Assez beau pour être vendu,

Tel en ce lieu Messire Enée,

A la troupe bien étonnée,

Parut en disant: "Me voilà!"

Nul à cet étrange objet-là

Ne fut si ferme de courage

Qui n'en devînt pâle au visage.

Didon sans couleur et sans voix

En fit le signe de la croix;

Mais à la beauté du fantôme,

Elle se tira du symptôme,

Et lui, la main droite au bonnet,

Dit, d'un ton de voix clair et net:

"Vous voyez ici, grande Reine,

Celui dont vous êtes en peine,

Et moi je vois de mes deux yeux

Une Dame pareille aux Dieux,

La première et seule personne,

Aussi charitable que bonne,

Qui sachant notre affliction

Nous ait offert protection.

Un autre nous eût dit: "Canailles,

Vous n'êtes rien que truandailles,

Vous ne logerez point céans",

Ou nous eût fait mettre léans,

Ensuite de la bâtonnade

Nous eût fait donner l'estrapade,

Et brûler nos nefs dans le port,

Au lieu de nous offrir support.

Une action si débonnaire

Ne restera pas sans salaire,

Et je vous médite un présent

Qui ne sent point son paysan:

Non que ni Troyen ni Troyenne,

Ni moi, belle Sidonienne,

Vous puissions, tant que nous vivrons,

Rendre ce que nous vous devrons;

Au moins notre reconnaissance

Sera selon notre puissance;

Le reste dépendra des Dieux

Qui sont grands amis des pieux,

Des aumôniers, des charitables,

Qui secourent les misérables

Qu'il fait bon être généreux!

Et que notre siècle est heureux

Qui porte une telle personne

Plus que digne de sa couronne;

Et que les petits et les grands

Béniront messieurs vos parents

D'avoir par un saint mariage

Mis au monde Dame si sage!

Tant que les fleuves couleront,

Qu'au ciel les astres reluiront,

Et que les monts feront ombrage

Aux terres de leur voisinage,

On ne dira de la Didon

Rien que d'honnête, bel et bon."

Sa harangue ainsi terminée,

Il prit la main d'Ilionée,

Lequel de respect s'inclina

Si très bas qu'il s'en échina.

Il traita de même Sergeste;

Cloanthe, Gyas et le reste

De ces grands-pères des Romains

Eurent leur part des baisemains.

La Reine donc fut étonnée

De l'apparition d'Enée,

Et puis après se rassura,

Le considéra, l'admira,

Lui sourit au nez pour lui plaire,

Contrefit sa voix ordinaire,

Et lui dit, parlant un peu gras,

L'ayant pris par le bout du bras,

(C'est par la main que je veux dire):

"Comment vous portez-vous, beau Sire?

- Moi, lui dit-il, je n'en sais rien:

Si vous êtes bien, je suis bien,

Et j'ai pour le moins la migraine,

S'il faut que vous soyez malsaine.

Vous vous portez bien, Dieu merci,

Je me porte donc bien aussi."

A cette élégance troyenne,

Tant soit peu cicéronienne,

Didon de rire s'éclata;

Toute la troupe l'imita,

Et ne dura cette risée

Qu'autant que dure une fusée.

Le bruit cessé, la Reine dit:

"Vraiment, le sort est bien maudit,

De vous maltraiter de la sorte;

Le grand diable d'enfer m'emporte,

Quoique très vilain animal,

Si je ne lui veux bien du mal!

Vous êtes donc ce fils d'Anchise,

De qui Vénus nue en chemise

Reçut sur les bords du Ximois

Un fardeau qu'on porte neuf mois?

Dont sortit, la neuvaine faite,

Votre personne si parfaite?

Qu'il est peu de monde ici-bas,

Qui de vous ne fasse grand cas,

Comme de quelque rare pièce!

Quand Teucer fut chassé de Grèce,

Chez mon père il se retira,

Et son assistance implora:

Il reçut de Bélus, mon père,

Ce qu'il eût souhaité d'un frère.

En ce temps-là le bon Bélus,

Suivi de soldats résolus,

Menait guerre très violente,

A ceux de Cypre l'opulente;

Il prit l'île et la fourragea,

Des dépouilles ses nefs chargea,

Dont j'eus pour ma part une tonne

De poudre de Cypre très bonne.

(Mais que vous importe cela?)

Or j'eus par lui, dès ce temps-là,

De vous parfaite connaissance,

Et j'appris de lui la naissance,

Et le progrès et la fin qu'eut

Une guerre, où tant que vécut

Hector, leur puissant adversaire,

Les Grecs ne firent que l'eau claire

Contre les valeureux Troyens,

Dont il me disait mille biens.

Il me conta de vous merveilles,

Au grand plaisir de mes oreilles,

Que vous étiez un grand sauteur,

Un grand archer, un grand lutteur,

Un grand sonneur de cornemuse,

Faisiez des vers comme une Muse,

Baladin, assez violon

Pour être envié d'Apollon,

Admirable avec la guiterre;

Et de plus grand homme de guerre.

Il n'aurait pas voulu mentir

A la fille du roi de Tyr,

Qui ne vous prend point pour un autre.

Un grand malheur comme le vôtre,

Sur elle aussi bien que sur vous,

A tiré quantité de coups,

Desquels elle a paré partie,

Et s'est assez bien garantie,

Mais enfin en ces vastes lieux,

Par la bénignité des Dieux,

Elle fait jouer la truelle

Après une ville nouvelle,

Dont le plus bel appartement

Est à votre commandement.

Très grande pitié vous lui faites,

Malheureuse, comme vous êtes,

Ceux à qui tout porte guignon

La font larmoyer sans oignon.

C'est pourquoi, Monseigneur Enée,

Que bénite soit la journée

Que le brave fils de Vénus

Et les siens sont ici venus."

Ainsi dit la Dame courtoise,

D'une bouche exhale-framboise.

Elle en reçut, si je ne mens;

Plus de mille remercîments.

Puis après d'Aeneas conduite,

Une grande foule à sa suite,

Au palais elle se rendit;

Mais en partant, Virgile dit

Qu'afin d'avoir les dieux propices,

Elle mit ordre aux sacrif